Vivre avec des idées délirantes et une dissociation pendant l’enfance

La dissociation (se fermer, se sentir déconnecté du monde, avoir l’impression de se regarder soi-même de l'extérieur) est un mécanisme de défense courant en cas de détresse. Chez certains enfants, elle est un moyen pour le cerveau de se protéger d’un danger ou d’un traumatisme. Malheureusement, lorsqu’elle devient trop fréquente, la dissociation peut être nocive chez l’enfant comme chez l’adulte, car elle empêche d'établir une distinction entre la réalité et l’illusion ou de comprendre la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes.
Aujourd'hui, Sarah Bailey explique comment elle a dû faire face à un trouble délirant et à une dissociation pendant son enfance. Elle lève le voile sur les pensées et les peurs atypiques qui ont façonné ses premières années.
J'ai commencé à réfléchir, il y a quelques semaines, aux sujets liés à la santé mentale que je souhaiterais aborder cette année. Parmi les idées qui me sont venues à l’esprit figurent certaines choses étranges auxquelles j'ai cru pendant mon enfance, du fait de ma pathologie mentale.
Mon cerveau a en effet du mal à traiter certains sentiments et certaines situations, et, du plus loin que je me souvienne, cela a constamment été le cas. Il a toujours suivi son propre chemin, que ce soit en raison de traumatisme ou de mes problèmes de santé mentale.
La dissociation durant l'enfance pouvant être liée à un traumatisme précoce, je souhaitais évoquer certaines choses étranges auxquelles mon cerveau a cru au fil des années. Et quel meilleur endroit pour le faire que le vide d’Internet ? Un espace dans lequel les gens ne me connaissent pas dans la vraie vie, mais où mes réflexions peuvent, je l'espère, être à la fois cathartiques pour moi-même et utiles pour les autres.
En repensant à ma vie, je me rends compte que mes « pensées étranges » ont débuté quand j'étais toute jeune. Je ne pourrais pas vous donner un âge précis, mais j’allais encore à l’école primaire. Ces pensées ont fini par prendre toute la place. Et même si, au fond, je savais bien qu'elles ne pouvaient être vraies, elles me faisaient peur et continuent encore à le faire.
Aujourd'hui, j’affronte ces pensées de façon directe, j’accepte qu’elles aient existé et je me bats du mieux que je peux.
4 exemples de mon trouble délirant et de ma dissociation durant l’enfance
Pensée n°1 : Les cadeaux et les affaires personnelles sont une mauvaise chose
Cette pensée est clairement liée au fait d’avoir été adoptée étant enfant. C'est l’un de mes premiers souvenirs de pensées étranges.
J’étais sincèrement convaincue que les cadeaux que les gens m'offraient ou la possession de certaines affaires personnelles avaient pour unique objectif de m’entraîner dans un faux sentiment de sécurité. Ainsi, lorsque le moment viendrait d’être à nouveau abandonnée, la déception et la douleur n’en seraient que plus grandes.
Je me souviens d'être assise sur mon lit et de me demander pourquoi l'on agissait ainsi avec moi. Pourquoi vouloir que je me sente chez moi ? La personne qui m'a donné naissance ne me désirait pas. Pourquoi, dès lors, ces gens-là voudraient-ils de moi ?
Aujourd'hui, je comprends que mes parents adoptifs n'ont jamais eu l'intention de m'abandonner. Mes affaires personnelles m'appartenaient vraiment, elles m'avaient été données volontairement, parce que mes parents adoptifs m'aimaient. Après tout, ils m'ont soutenue pendant toutes ces années où j’ai souffert de problèmes de santé mentale et, aujourd'hui encore, ils sont là quand j'ai besoin d'eux.
Même si je ne réagis plus de la même façon aujourd'hui, mes problèmes liés à l'abandon sont loin d'être résolus et c’est quelque chose avec lequel je continue de lutter. Désormais, ils sont surtout source d'anxiété, me conduisant à repousser les gens voire à me cacher d’eux, même sans raison valable.
Pensée n°2 : Pourquoi suis-je moi ?
Il s'agissait là, sans aucun doute, d'une forme de dissociation. J'ai encore du mal à la comprendre, mais la dissociation peut vous donner l'impression d'être déconnecté du monde qui vous entoure et de douter de qui vous êtes.
Me concernant, la dissociation relevait du détachement de la réalité, comme si j'étais totalement séparée de moi-même.
J'avais l'impression que mon état intérieur ne reflétait pas mon apparence extérieure. Je ne parvenais pas à comprendre pour quelles raisons cet esprit et ce corps avaient été assemblés et pourquoi j'étais « moi » et pas quelqu'un d'autre.
Je ne savais pas qui je devais être, ni à quoi je devais ressembler. Tout ce que je savais, c'est que les pièces du puzzle ne s'emboîtaient pas, et je ne comprenais pas comment cela avait pu arriver.
En songeant à un traumatisme précoce, je me demande ici encore si ces pensées ne sont pas liées à mon adoption. L'idée d'être éloignée de mes racines m'a peut-être empêchée de comprendre qui j'étais.
Il existe de multiples raisons qui me poussent à croire que je ne serai jamais la personne que j'étais censée être. Pour autant, je crois que la dissociation dont j’ai souffert pendant l’enfance était un moyen pour moi de me reconstruire après un traumatisme. Je ne savais simplement pas comment ni pourquoi je devais le faire.
J’étais souvent animée de ce type de sentiments. Je me souviens de m'être enfermée dans la salle de bain pour prendre un bain, de m'être assise et d’avoir sangloté en laissant les robinets ouverts pour que personne ne puisse m'entendre.
Pensée n°3 : Les gens connaissent mes pensées
En plus de la dissociation, j'ai souffert d’idées délirantes durant mon enfance. Ce phénomène me déconcerte encore davantage, car je ne parviens pas à en comprendre la cause.
Lorsque j'avais 9 ou 10 ans, j'étais persuadée que mes camarades de classe m’avaient implanté quelque chose dans le corps, qui leur permettait de lire dans mes pensées.
Je pense que cela a commencé quand je ne voulais pas être importunée par les questions classiques de mes camarades de classe, comme celle de savoir le nom de la personne dont j’étais amoureuse. À vrai dire j'étais plutôt intéressée par d'autres choses. Donc, je leur disais la vérité et leur répondais : « personne ». Bien sûr, ils me disaient que je mentais et choisissaient quelqu'un à ma place.
Même si je savais que les « rumeurs » étaient fausses et ne reposaient sur rien, une petite partie de moi a commencé à s'inquiéter. Et si mes camarades étaient capables de lire dans mes pensées ? Et s'ils découvraient à quel point mes pensées étaient confuses, et que je ne savais pas moi-même qui j’étais ?
Cette petite graine de paranoïa a pris racine et a commencé à grandir. Dans ce possible délire de persécution, je devais avoir une certaine conscience de moi-même, car le côté rationnel de mon cerveau savait que ce n'était pas la réalité. Comment des enfants en école primaire pouvaient-ils implanter quelque chose en moi ?
Mais le côté plus tenace et bruyant de mon cerveau (celui qui ne se taisait jamais ou n'arrêtait pas de me pousser) me disait que ce que je craignais était vrai. D’une façon ou d’une autre, mes camarades savaient tout et jouaient avec moi.
Pensée n°4 : Mes posters m’observent
Contrairement aux trois pensées précédentes, qui se sont toutes produites lorsque j’étais à l'école primaire, cette idée délirante est apparue au cours de l’adolescence.
Je me souviens d'un jour où j'étais assise sur mon lit à l'hôpital psychiatrique. J'avais tapissé les murs de posters et de photos, un privilège dont jouissent seulement les patients de longue durée. Soudain, une paranoïa terrible s'est emparée de moi : on m'observait à travers ces posters.
Je n'en ai pas parlé, alors même que c'était l'endroit idéal pour le faire. Je ne sais toujours pas pourquoi. Peut-être à cause de ma peur de l'abandon. Et si on décidait que j'étais trop malade pour continuer à me prendre en charge ? Et s'ils renonçaient à moi ?
Il s’est avéré que cette crainte n’était pas ridicule. Par la suite, en thérapie, j’ai été jugée à plusieurs reprises, jusqu’au jour où l’on m'a dit que j’étais « au-delà de toute aide ».
De plus, j'étais terrifiée. Si ces pensées et ces sentiments m'effrayaient moi, comment quelqu'un d'autre pourrait-il y faire face ?
J'ai déchiré toutes ces photos jusqu'à ce que je ne me sente plus observée. Je croyais vraiment que des yeux m'épiaient sur chacune d'entre elles.
Aujourd'hui encore, il n’y a aucune photo de personnes chez moi. Elles me procurent toujours un sentiment étrange.
Alors, pourquoi est-ce que j'en parle aujourd'hui ?
Il n’y a que quelques années que j’ai admis que toutes ces choses m'étaient arrivées. Dans le cadre de ma thérapie, il m’avait été demandé de dresser un petit bilan, et j'ai trouvé qu'il était beaucoup plus facile de m’exprimer à l’écrit qu’à l’oral.
Je me souviens qu'à l'adolescence, j'essayais d’expliquer que je préférais obtenir de l'aide par écrit, plutôt qu’au travers d'une thérapie par la parole. On me riait au nez. On me répondait qu’il fallait que je grandisse et que je verbalise mes sentiments comme tout le monde.
La façon dont j'ai été traitée par de nombreux professionnels de santé mentale ne m'a jamais encouragée à faire preuve d’ouverture et d’honnêteté avec eux.
J'ai écrit un article à propos de la réévaluation de mon diagnostic de santé mentale, qui a ajouté la cyclothymie (trouble de l'humeur chronique, situé dans le spectre bipolaire, caractérisé par l’alternance de phases d’excitation (hypomanie) et d’abattement (dysthymie/déprime)) à ma liste de troubles. C’est à cette occasion que j’ai évoqué ouvertement pour la première fois ces sentiments ressentis pendant mon enfance.
Mon équipe de santé mentale communautaire m'a proposé de participer à plusieurs ateliers. Au cours de ces derniers, j’en ai appris davantage sur le trouble de la personnalité borderline (TPB) et la bipolarité, ainsi que sur la façon dont ils peuvent être associés au trouble délirant et à la dissociation. Enfin, j'ai pu rassembler les pièces du puzzle et comprendre les pensées et les sentiments qui m'habitaient depuis l'enfance.
Donc, si vous avez souffert d’un trouble délirant ou de dissociation pendant votre enfance et que vous avez toujours des problèmes de santé mentale, je vous encourage vivement à en parler. Cela peut être difficile et vous devrez peut-être vous adresser à plusieurs personnes avant de trouver la prise en charge adaptée. Mais si vous ne le faites pas, personne ne pourra vous aider.
Je me demande encore quelle aurait été ma vie si j'avais parlé plus tôt de ces pensées cruelles, plutôt que de les cacher. Ma maladie mentale aurait-elle pu être mieux prise en charge ?
Bien entendu, je n'obtiendrai jamais de véritable réponse à toutes ces questions, car je ne peux pas changer le passé. Mais j'espère que le fait d'avoir choisi de parler aujourd'hui incitera d'autres personnes à demander de l'aide plus tôt.
Ce témoignage et les informations présentées ont une visée pédagogique et ne constituent pas des conseils spécifiques pour l'évaluation, la gestion ou le traitement d'une quelconque pathologie.
COB-FR-NP-00161- mai 2026









